Sisley ou le bonheur en fuite


(1) commentaires

 
Sisley, Printemps, paysanne sous les arbres en fleurs 1865-66
«L’arbre est pour lui l’un des facteurs prépondérants pour exprimer la vie. L’eau aide à exprimer la vie dans l’étendue, l’arbre l’exprime dans le temps. Dans ses toiles, Sisley, pas plus que Corot, ne fait le portrait d’un arbre ; pourtant il les connaît tous ; il les a tous étudiés ; il en fait l’anatomie ; mais ce qu’il nous donne, ce sont des harmonies d’arbres dans la nature ; ce sont des éléments essentiellement variés où s’inscrivent les saisons et les heures, avec le chromatisme spécial de frondaisons. » Léon Roger-Milès, Préface au catalogue de l’Exposition A. Sisley, galerie Georges Petit, Paris, du 5 au 28 février 1897.

«Sur sa toile, l’air vif se déplace et les feuilles encore frissonnent et tremblent. Il aime les peindre surtout au printemps, quand les jeunes feuilles sur les branches légères poussent à l’envi, quand, rouges, d’or, vert roussi, les dernières tombent en automne, car espace et lumière ne font alors qu’un, et la brise agite le feuillage, l’empêche de devenir une masse opaque, trop lourde pour donner l’impression d’agitation et de vie.» Stéphane Mallarmé, Les impressionnistes et Edouard Manet, 1876.
Sisley, gelée blanche; été de la Saint-Martin, 1874
 
Alfred Sisley nous offre un monde délicat et harmonieux. Un monde qui vibre de couleurs douces et profondes, loin du tumulte de la société, des tensions et des guerres; un monde exceptionnellement apaisé, presque hors du temps, et à peine marqué d’une présence humaine. Le monde pictural de Sisley ne dit rien des malheurs du temps, de ses problèmes propres et notamment financiers, il se situe au-delà de ces contingences, mais il parle d’un Eden qui se dérobe en même temps qu’on s’en approche. En cela il peut rappeler William Turner. Mais ce monde est aussi celui d’un bonheur qui nous fuit.

Sisley, la Seine à Bougival, 1876

Le plus français des peintres anglais nous enveloppe d’une vibration bienveillante, pastellisée, et triste il rappelle ce que sera plus tard Frédéric Délius dans le domaine de la musique, un anglais amoureux de la France, et qui nous séduira par son regard bucolique d’une grande fraîcheur. Dans une seconde partie de sa carrière, les couleurs s'affirmeront davantage chez Sisley prenant plus de caractère et de contraste, en donnant ainsi un relief saisissant de ces moments d’abandon autour de tel ou tel paysage.
Sisley, la Seine à Bougival en hiver, 1872

L’oeil de Sisley est proche de ce que l’on appellerait aujourd’hui l’oeil du photographe, saisissant rapidement des points de vue, des scènes champêtres, des variations de lumière et de couleurs, des ciels extraordinairement profonds et des arbres, riches de toutes les chorégraphies possibles qu’ils peuvent incarner à travers les saisons, à travers le vent qui les agite et les tons dont ils peuvent se revêtir!

Sisley, la route de Verrières, 1872
C’est en effet autour de la thématique de l’arbre, dans ses différents tableaux, que j'ai pu constater combien cet «élément terrestre» mais en même temps malléable, mouvant, changeant dans ses formes comme dans ses couleurs, prenait une place importante dans ses tableaux. Les ciels sont essentiels mais ils dialoguent avec la terre, avec ces personnages de branches et de feuilles qui habitent véritablement l’ensemble de son œuvre.


autoportrait d'Alfred Sisley

Combien de paysages, n’offrent, si on les regarde bien, aucun grand intérêt de lieu ou de beauté particulière, mais ils font ressortir des courants, des vibrations, des maelströms de couleurs, et c’est leur intérêt essentiel. N’est-on pas tout près d’ailleurs d’un art abstrait qui s’organise dans ces espaces de force et palette recherchée?

 
L’arbre est souvent l’élément de premier plan des tableaux de Sisley; il marque l’empreinte des couleurs du paysage qui s’organisent en dialogue et contrastes divers permettant des déclinaisons de «vert» dans une palette extra large pouvant aller aussi vers des tons mêlés d’ocre, de roux, de gris, de blancs, de jaunes et de quelques bleus subtils!

Sisley, détails de deux tableaux
Cet échange entre l’impalpable ciel, dont la lumière s’exprime à chaque instant, et les éléments terrestres: arbres, fleuves et habitations qui en sont les témoins-miroirs accrochant les couleurs de la journée, est la base de l’agencement des scènes et paysages peints par Sisley.

Sisley, la lisière de la forêt de Fontainebleau, 1885
Rochers de feuilles et mer et vagues d’émeraudes, Sisley donne à travers les arbres un mouvement de balancement à ses tableaux en les animant comme le flux et le reflux des eaux, et je pense en disant cela à la Vague d’Hokusaï. Devant de minuscules humains, que l’on ne devine même pas au premier coup d’oeil, ou qui sont parfois totalement absents de ces scènes, les arbres portent eux une palette très riche qui en font de vrais personnages, doués d’émotions, de personnalité, de sentiments et qui prennent vie dans l’épaisseur colorée où Sisley les transforme.

Sisley, paysage d'été, 1887
La nature est le témoin de notre errance, de notre solitude, de ce chemin qui se crée et s’efface sous nos pas devant les mille couleurs qu’elle offre. Aussi changeante que ces grands ciels qui sont et ne sont plus, la nature accompagne l’homme dans son chemin de vie au détour de ses variations de couleurs, d’intensité et de formes, ne procurant jamais que le goût de l’éphémère, d’une beauté et d’un épanouissement que l’on approchera sans jamais être sûr de leur durée et de leur réalité.

Sisley, à la lisière de la forêt, les Sablons, 1884-85
Un sentiment de solitude envahit ainsi chaque tableau : là une impression de Don Quichotte qui partirait seul à l’assaut de quelques géants imaginaires (Paysage d’été vallée de la Seine 1887), ici une impression de vague sombre prête à engloutir le paradis entrevu et l’homme solitaire qui se tient devant elle (Matinée de septembre 1887), là encore une impression identique à la lisière de la forêt (Les Sablons 1884-85), et pour finir une nature qui semble submerger déjà l’imperceptible et hypothétique village (La lisière de la forêt de Fontainebleau 1885).

Sisley, matinée de septembre, 1887
 
Sisley, détails de deux tableaux
La falaise de Penarth, 1887, délivre ce dernier sentiment de solitude et d’abandon, dans une belle diagonale où tout s’oppose : la côte semble évoquer un profil humain, déchiré entre la lumière laiteuse de fin d’après-midi du ciel et de la mer, qui en devient presque mystique, face au côté vert, pulpeux, terrestre et sombre qui lui donne tout son relief. Des quelques personnages de fourmis qui hantent ce tableau, un seul, une femme en robe blanche en haut à droite, se situe à la ligne d’horizon de cette lumière d’apaisement et de renoncement, devenant en quelque sorte l'allégorie de cette approche impossible et de ce bonheur qui s’enfuit déjà.

Sisley, la falaise de Penarth, 1897


Jean-Louis Garac,  juillet 2017.


Notes :
A ne pas manquer Sisley à Caumont :

Sur Sisley