Le rideau rouge


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Si le théâtre et le cinéma devaient être associés à une couleur, d'instinct, ce serait au rouge. C’est d’ailleurs par la filiation du théâtre que ce rideau rouge s’est retrouvé dans les salles de cinéma.
Difficile, en effet, de ne pas penser aux teintes de ces grands pans de velours, parfois tape-à-l’œil, dont les reflets pourpres glissent depuis la scène pour réchauffer la salle. Ce rideau rouge est-il le garant du folklore théâtral, un simple instrument daté, ou a-t-il une réelle valeur symbolique et magique ?
En fait , c’est le symbole même du monde du "jeu"; il est le superbe complice de la scène, le gardien d'un spectacle dont il souligne, sans doute, le premier artifice. Il marque le début et la fin de l'illusion, et la fonction dramatique de cette étoffe de velours est bien souvent sous-estimée. Car au-delà de ses aspects décoratifs, le rideau délimite et transcende l’espace du spectacle.
Le rideau rouge c’est la tradition avec son côté solennel, c’est de la pâtisserie à l’ancienne si l'on veut tenter une comparaison gourmande. Mais aujourd’hui, ce rideau tente à diapraître; il est tombé en désuétude, tout comme les décors des théâtres et des cinémas qui se sont envolés également ! Ces lieux uniques se sont fondus dans des salles interchangeables, multiplexes et impersonnelles. L’aspect music-hall et fête foraine qui les distinguait si bien et avait fleuri à la belle époque s’est évanoui.
 



 
Actuellement, on rencontre un dépouillement qui souligne tristement une absence de moyens financiers plutôt qu’un réel choix décoratif. Plus largement, ces changements, au niveau des bâtiments et de leurs espaces, s’inscrivent dans les conceptions linéaires et modernistes développées depuis la fin de la seconde guerre mondiale et théorisées dès le début du XX°s. Seuls quelques architectes poètes, devant cette uniformité glaçante, ont marqué les esprits tels Hundertwasser et Gaudi.
Le nivellement par l’ambiance minimale, le niveau zéro de l’ambiance en quelque sorte, s’est installé partout, broyant les ornements, éliminant les caractères, raréfiant les salles, pour ne produire que des modèles strictement identiques sans particularités, ni singularités qui ne témoignent plus de leur époque, si tant est qu’ils soient arrivés encore jusqu’à nous. On peut toutefois saluer à Paris la renaissance du cinéma le "Louxor", péplum à lui tout seul, dont l’agonie a duré des dizaines d’années…Ce cinéma a eu la chance de trouver des amoureux du 7° art, avec l’association "Action Barbés", qui ont permis à ce bâtiment magique de rouvrir ses portes !
 
 
 

"Pourquoi avoir choisi l’Égypte antique plutôt que Rome ou le règne de Louis XVI – alors fort en vogue dans les édifices de spectacle ? Il y a une raison à cela : le Louxor renvoie à l’un des films-cultes du cinéma muet, « Cleopatra » tourné en 1917 pour la compagnie Fox par J. Gordon Edwards. Non seulement, c’est un long métrage7 qui a marqué la naissance du cinéma en tant qu’art, mais c'est l’un des plus prestigieux, avec un budget d’un demi-million de dollars et plus de deux mille participants. Enfin et surtout, le film a été marqué par la participation d’une des premières grandes stars du cinéma, la new-yorkaise Theda Bara, qui inaugure le règne des vamps et dont « Cleopatra » a été le plus grand de ses succès." Wikipedia
 
Theda Bara dans Cléopâtre
 
A Nice, il existe, et il a existé, de très belles salles, aujourd’hui disparues ou dénaturées en magasin, restaurant ou boite de nuit. C’est le cas de l’exceptionnel cinéma "L’Escurial" où de très belles fresques n’attendent qu’à retrouver une ambiance cinématographique et sortir de l’oubli; seul hic il est transformé depuis peu en supermarché…
 
Dans ce cinéma, les murs étaient recouverts de fresques signées Etienne Doucet. Là aussi, il s’agissait d’une illustration péplumnique qui en faisait un lieu exceptionnel et une œuvre d’art pour le 7° art ! A noter que ce peintre a aussi laissé à Nice, au début du XX°s, d’autres fresques qui ornent une des églises les plus originales de cette ville : "Notre Dame Auxiliatrice", vaste bâtiment qui est une ode à la lumière et à la couleur et qui renoue avec le goût des églises du moyen-âge recouvertes de fresques et décorées jusqu’au plafond pour donner l’illusion du merveilleux et du divin. On ne peut donc que regretter qu’une œuvre majeure de ce peintre, qui reste méconnu, soit bâillonnée de plâtre et dérobée aux regards des hommes pour je ne sais combien de dizaines d’années, avec le risque de perdre irrémédiablement ce témoignage d’une époque…
 


Fresques du cinéma l'Escurial

 
Fresques de Notre Dame Auxiliatrice
 
On peut faire un parallèle avec les salles de théâtre qui ont largement disparus elles aussi, parfois reconverties dans un premier temps en salle de cinéma pour terminer inexorablement à leur tour en garage ou autre commerce. Aujourd’hui la mode est dans la salle théâtrale façon café-théâtre improbable: cave, remise, entrepôt, etc. où le rideau rouge a disparu de même.
Le rideau n’a pas été créé à l’origine du théâtre, ce sont au départ en Grèce des scènes semi-circulaires ouvertes en plein air. Le rideau apparaît plus tard à Rome, avec des théâtres plus évolués. Cependant, en fonction des profondes mutations de la civilisation européenne et chrétienne, c’est patiemment par la lente réinvention du théâtre, et par sa lente indépendance vis-à-vis du domaine sacré que l’on est revenu vers le XVI°s, notamment en Italie, aux fondamentaux: un espace en forme de U, sur plusieurs niveaux, une scène et un rideau rouge !


Exemple de théâtre romain

 
L’émergence de l’opéra s’est fait aussi à la même époque. Cet écrin à la représentation théâtrale a fini par gagner toute l’Europe. Le rideau jouant le rôle des rideaux d’une immense fenêtre, délimitant l’espace réel de l’espace inventé livré aux spectateurs. De façon intuitive peut-être, il ouvrait un espace et une fenêtre comme le fera bien plus tard le cinéma, la télévision et les écrans numériques. Certes le rideau rouge, crée de la distance, mais tout en soulignant l’intérêt de ce qui va être révélé, de plus il habille les lieux, il est en soit déjà une invitation au déguisement par le goût de l’étoffe qu’elle soit en trompe l’œil fait en carton peint, suggérant l’illusion théâtrale, ou en lourd tissu de velours.
La couleur rouge est sans doute une des couleurs préférées dans le monde. Elle apporterait le bonheur et elle est associée au domaine royal et divin depuis l’antiquité! Elle est passion, sang, élégance, et rouge comme la chair, vérité intime ! Une simple touche de rouge suffit parfois à donner une âme à un tableau et à animer l’ensemble ! Notre rideau rouge était en quelque sorte le manteau de l’allégorie du théâtre et du cinéma, nous invitant à rentrer au sein même d’un parcours poétique, philosophique, initiatique, ludique et tout simplement humain.
 
Notes
 
Blog de l’association Action Barbés : http://actionbarbes.blogspirit.com/tag/louxor
 
Opéra - En 1598 , Jacopo Peri joue son œuvre "Daphne" au Palazzo de Jacopo Corsi. Cette œuvre est considérée comme le véritable premier opéra, suivant les objectifs que s’est fixée la Camerata.
 
Cinéma- le 28 décembre 1895, les frères Lumière organisent au Salon indien du Grand Café à Paris, une projection publique payante des premières images animées (L'Arroseur arrosé, Le Repas de bébé, La Sortie de l'usine Lumière à Lyon).

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